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« Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, bonjour. Nous sommes le 15 juillet 2301 et il est exactement huit heures TAIN. La température intérieure sera de 18 degrés centigrades pour la journée. Le groupe de travail numéro trois est relevé, le groupe de travail numéro un est prié de rejoindre son poste. Nous rappelons aux résidents qu'il est défendu de fumer dans toute la station. La consommation de toute substance récréative, sous forme solide ou liquide, est également interdite à toute personne opérant dans les sections turquoises. L'infraction d'une ou plusieurs de ces règles peut entraîner une suspension temporaire associée à une saisie sur salaire, ainsi qu'un renvoi de la station en cas de récidive. Mesdames et messieurs, la compagnie FarSpace Survey et la station spatiale FSS-1 vous souhaitent une très bonne journée. »

La voix artificielle se tut et un léger bruit de gong se fit entendre dans les hauts-parleurs de la station. Dans les vestiaires, les quatre membres du groupe un firent à peine attention au message. Piotr Demegawa, qui enfilait les bottes de sa combinaison, remarqua cependant :

« Pourquoi ils s'emmerdent encore à nous dire qu'il faut pas fumer dans une station ? On le sait tous, ce qui se passe quand on fume dans un espace clos, non ?

- Et puis, qui prend encore des trucs comme ça, de nos jours ? renchérit Sara al-Khatib en plaçant un comprimé de THC sous sa langue. Ça doit bien faire deux siècles que tout le monde ne prend plus que des pilules. »

Piotr se leva et sauta sur place pour enfoncer ses pieds au fond de ses lourdes bottes. Ce faisant, il activa le magnétisme des semelles par erreur et manqua de perdre l'équilibre. Se rattrapant à la porte de son casier dans un grand bruit métallique, Piotr se pencha pour les désactiver sous les rires de ses coéquipiers.

« Tu veux qu'on t'aide à faire tes lacets, peut-être ? lança Marga Mbeki, la chef d'équipe, avec impatience.

- Ça va, ça va ! » rouspéta Piotr en vérifiant que toutes les sécurités de sa combinaison spatiale était correctement enclenchées.

Le quatrième, Lee Geun-Hye, n'écoutait pas la conversation, occupé à consulter le flux d'informations sur le Réseau Sphères via l'holo-ordinateur qu'il portait en bandeau autour du front, tenant son casque sous le bras. Fin de la grève des chercheurs en robotique sur Nayā Dina après une réévaluation de leurs conditions de travail. Tempête solaire annoncée sur Esméralda en pleine saison estivale, le gouverneur assure que le système électrique public est suffisamment protégé. La bourse de New Horizon s'est clôturée la veille au soir sur une hausse de deux points. Il n'y en avait toujours que pour les Quatre Étoiles dans les gros titres. Ce n'était pas demain la veille qu'on parlerait d'un système comme Honshaï dans les flux d'informations principaux.

Et ce n'était pas étonnant. Honshaï était vraiment éloigné de tout. C'était un système on ne peut plus banal, avec une géante rouge entourée de trois planètes telluriques inhabitables toute juste assez grandes pour ne pas être reclassées comme planètes naines. Quant à FSS-1, la seule présence humaine du système, ce n'était qu'une simple station d'observation et de recherche astronomique à laquelle on avait ajouté des quartiers d'habitation et quelques fermes hydroponiques pour qu'elle soit grosso-modo autonome. Elle avait juste la taille nécessaire pour que la force centrifuge créée par sa rotation permette d'y avoir la gravité artificielle. Il s'y trouvait soixante habitants en tout et pour tout.

Quand Lee Geun-Hye avait décidé de se lancer dans des études d'ingénierie en technologies spatiales, ce n'est pas tout à fait le genre d'emploi qu'il s'attendait à recevoir. Bidouiller des capteurs, ré-aligner des paraboles, nettoyer des télescopes spatiaux, c'était un job pour robot, ça, pas pour un travailleur qualifié. Mais bien sûr, ces robots, il fallait pouvoir se les payer. Et avec le budget annuel de FSS-1... Enfin, au moins, il pouvait faire une sortie dans l'espace une ou deux fois par semaine, ce qui n'était pas rien. Et puis, la paye était suffisante. Pas mirobolante, mais suffisante.

Le groupe, enfin équipé de pied en cap, prêt à aller faire une sortie dans le Vide, pénétra dans le grand sas. Sans l'étiquette indiquant le nom et le numéro d'immatriculation, il était impossible de différencier les quatre individus sous leurs larges combinaisons jaunes parfaitement identiques. Seule Sara se distinguait par le fait qu'elle portait un gros sac noir et orange qui lui couvrait tout le dos et lui arrivait jusqu'aux cuisses. Mbeki referma la lourde porte derrière eux et lança la dépressurisation de la pièce. La procédure prenait huit minutes. Sara activa son communicateur intégré au casque et demanda à Piotr :

« Au fait, tu as remis ton préavis de démission ?

- Ouais. Dans quinze jours, je touche mon dernier salaire et je me barre.

- Je ne savais pas que tu comptais démissionner, dit Lee, surpris.

- Je rentre sur Jewel. Je vais reprendre mes études, essayer de décrocher un doctorat. Ça ne vaut plus rien, les diplômes d'ingénieur, de nos jours. Si tu n'es pas au minimum docteur en quelque chose, tu ne peux rien trouver d'autre que des jobs moyens dans des coins perdus.

- Il y a beaucoup de planètes qui cherchent des ingénieurs, fit remarquer Marga.

- Oui, mais pas en technologies spatiales. Dans ce domaine, la demande dépasse l'offre d'au moins deux contre un. C'est trop générique. Pour avoir une bonne situation, il faut impérativement se spécialiser.

- Tu comptes faire quoi, comme doctorat ? demanda Lee.

- Un truc dans l'astrophysique et les systèmes d'observation spatiaux, je pense. C'est assez côté au niveau études, et au niveau job il y a beaucoup plus d'offres que de demandes. En plus, j'ai déjà de l'expérience. Ça fait entre cinq et sept ans d'études en plus, mais le jeu en vaut la chandelle. »

Une petite sonnerie retentit dans les communicateurs des astronautes, annonçant l'ouverture imminente de la porte. Comme un seul homme, les quatre personnes présentes dans le sas mirent la main sur le côté droit de leur casque et y enclenchèrent un contact, allumant les torches fixées de par et d'autre de leurs têtes. La porte s'ouvrit enfin sans le moindre bruit. Il régnait maintenant un tel silence autour de Lee qu'il entendait distinctement le moindre battement de son cœur.

Marga s'avança la première d'un pas décidé, rendu un peu pataud par le passage en gravité zéro. Elle bascula à quatre-vingt-dix degrés en avant et ses bottes se magnétisèrent contre la paroi perpendiculaire au sas. Lee et Piotr la suivirent, Sara fermant la marche.

« On va sur la section quatre, aujourd'hui, dit Marga. On vérifie l'alignement des lentilles télescopiques, on nettoie, on change les fusibles si besoin. La routine.

- Section quatre... fit Piotr. C'est du côté du solarium, non ?

- Le premier que je prends à mater sera de corvée de récurage des combinaisons quand on rentre, avertit la cheftaine. Sous-vêtements inclus.

- Aucun risque, ronchonna Sara, il n'y a pas grand-monde qui mérite un coup d’œil sur cette station. »

Le groupe progressait le long de la station spatiale, qui ressemblait à un long tuyau métallique gris sale et difforme tournant lentement sur lui-même. Ils parvinrent au-dessus de la section d'astronomie. Celle-ci se distinguait par le fait qu'il s'agissait de loin de la section la plus grande, et par le fait que sa paroi était hérissée d'antennes, de paraboles et d'instruments en tous genres. C'était également l'une des seules parties de la station où ne se trouvait aucune vitre. Marga fit un signe de la main à Sara, qui ôta son sac de ses épaules et l'accrocha à une sangle sur la paroi de la station. Elle manipula délicatement la glissière et sortit plusieurs outils qu'elle tendit à ses coéquipiers.

Lee reçut pour tâche de vérifier la connectivité du télescope principal. S'équipant d'un tournevis automatique, il se pencha à demi, ouvrit une plaque latérale et commença à inspecter les câbles. L'installation utilisait une technologie vieille de plusieurs décennies, quoique toujours efficiente. Lee poussa un soupir à voix très basse. Pendant les cinq années qu'il avait passé à l'école d'ingénieur, il avait étudié des systèmes complexes et modernes, et toutes leurs subtilités. Mais sur FSS-1, les appareils les plus modernes devaient avoir vingt-cinq ans d'âge, sinon plus. Il comprenait que les administrateurs de la station préféraient employer de vieux systèmes peu coûteux faisant correctement leur office plutôt que d'autres plus avancés et plus chers, mais il n'en avait pas moins l'impression de gâcher ses compétences. C'était souvent comme ça, dans la Galaxie Colonisée : les technologies de pointe avait beau exister, il ne se trouvait jamais beaucoup de monde pour avoir les moyens d'en profiter. Ou même pour en voir la nécessité.

Il fallut trois heures entières à Lee pour vérifier chaque prise, chaque fiche, chaque câble, chaque circuit. Il se releva et fit quelques mouvements des jambes et des bras pour les empêcher de s'ankyloser. Les autres terminèrent peu de temps après lui. Piotr tenait à la main un morceau de métal noirci.

« J'ai un plomb qui a sauté, ici.

- Il faisait partie de quel segment ? demanda Sara.

- Attends voir... dit-il en déchiffrant le numéro inscrit sur l'instrument dont il s'occupait. Position 2, instrument 4, segment 1. Modèle Fischer classique.

- Une seconde, j'ai ça. »

Sara fouilla dans son sac et en sortit une pièce métallique intacte. Piotr s'en saisit et l'installa avec précaution. Après quelques tests, il lança :

« C'est bon, ça marche.

- Bien, commenta Marga. On en a fini, alors.

- On a une heure d'avance sur notre horaire, fit remarquer Lee. Qu'est-ce qu'on fait ?

- On va fêter le départ de Piotr. » proposa Sara en s'intéressant de nouveau à son sac à dos.

Elle déplaça plusieurs outils puis se saisit d'un objet en forme de tige aux reflets métalliques. Elle le sortir lentement du sac. C'était un club de golf. Dans son autre main, elle produisit une petite balle blanche. Piotr s'esclaffa.

« Ah ouais ! Ça me plaît, ça !

- C'est une blague ? se fâcha la cheftaine. Si tu endommages un instrument, on écopera tous d'une pénalité sur salaire !

- On fera très attention ! se défendit Piotr.

- Allez, Marga ! fit Sara. Y'a des millionnaires qui payent des fortunes pour jouer au golf dans l'espace ! C'est une chance, il faut en profiter.

Marga leva les bras au ciel.

- Bon ! abdiqua-t-elle après un bref instant de réflexion. Comme vous voulez ! Mais faites-moi plaisir, allez jouer aussi loin que possible de ce secteur.

- Pas de problèmes, dit Piotr. Allons près des serres hydroponiques, il n'y a personne à cette heure-là. »

Le petit groupe se déplaça sur la station spatiale dans le sens latéral. L'énorme soleil rouge -Honshaï-S de son nom astrographique- apparut soudain face à eux. Les matériaux intelligents composant les visières de leurs combinaisons s'adaptèrent en une fraction de seconde de sorte que le spectre le plus lumineux ainsi que les rayons ultraviolets de l'étoile furent entièrement bloqués. L'autre côté de la station baignait dans une vive lumière d'une belle couleur carmin. Piotr s'arrêta soudain, et posa la balle contre le sol. Celle-ci, qui contenait un petit aimant de faible puissance, s'accrocha doucement à la paroi.

« Et maintenant, s'exclama Piotr en imitant un présentateur d'holo sportif, la foule applaudit à tout rompre alors qu’apparaît sur le green le dernier vainqueur du championnat interstellaire messieurs, Idi Amin Muteesa !

- Ce n'est plus le champion du monde depuis deux saisons, bhim, railla Sara. C'est Manuel Valencia.

- Ah, bon ! grommela Piotr. Je regarde jamais le golf, de toutes façons... »

Il fit quelques déhanchés avec autant de souplesse que lui permettait son encombrante combinaison, puis se plaça face à la balle, les pieds bien écartés. Il leva le club au-dessus de sa tête puis effectua un violent swing qui frôla la balle sans la toucher.

« Air shot, lança Lee. Dommage.

- Une seconde. Si tu crois que c'est facile, avec tout ce barda sur le dos... »

Se remettant en position, il leva de nouveau son club et se concentra longuement. Marga s'écria soudain :

« Stop ! »

Lee se tourna vers elle, surpris. Elle désignait de la main un point dans la voûte céleste, où un vaisseau venait de jaillir de l'hyperespace. Il était très grand, même vu de loin, plus grand encore que la station spatiale. C'était un vaisseau militaire, sans le moindre doute possible. Seule la Flotte Fédérale avait l'autorisation -et la nécessité- de construire des bâtiments aussi gigantesques. Plusieurs autres vaisseaux plus petits apparurent à sa succession ; son escorte, visiblement.

« Sheisse, s'écria Marga, éberluée. C'est le Bellérophon !

- Le vaisseau-amiral de la 4ème Flotte ? dit Piotr, incrédule, tout en rangeant précipitamment son club dans le sac de Sara. Qu'est-ce qu'il vient faire ici ? »

Avec une vitesse surprenante pour un objet de sa taille, le destroyer Bellérophon arriva à leur niveau et s'amarra à la station FSS-1, tandis que sa suite restait à distance de la station. Le vaisseau-amiral avait la forme d'un titanesque monstre marin, fait d'un alliage chromé auquel Honshaï-S donnait une belle couleur cuivrée. Sur son flanc tribord s'étalait l'image d'un homme tout en muscles chevauchant le Pégase de la mythologie grecque. En le voyant s'arrêter à moins d'une vingtaine de mètres de lui, Lee se sentit comme une sardine face à un requin-baleine... ou au Léviathan biblique. Deux gros tuyaux flexibles filèrent de FSS-1 et vinrent s'arrimer au mastodonte de métal. Les quatre astronautes restèrent immobiles, toujours ébahis.

« Il doit être en exploration, marmonna Marga. On n'est qu'à quinze parsecs du Teikoku. Ça ne m'étonnerait pas que les huiles de l'armée veuillent préparer le terrain en cas de guerre.

- Il est peut-être juste en patrouille, proposa Piotr. Ça ne doit pas manquer de pirates, dans le coin.

- On n'envoie pas des destroyers pour patrouiller contre des pirates, rétorqua la cheftaine. Ils auraient envoyé des portes-drones, des patrouilleurs ou même des frégates.

- Depuis quand tu t'y connais en stratégie militaire ? s'étonna Sara.

- Ma mère était dans les C.I.S., dit Marga avec un brin de fierté.

- Vraiment ? fit Lee.

Marga hocha la tête.

- Elle a été déployée sur la Lune, à la fin de la guerre. Elle y a perdu une jambe.

- Sérieusement ? bredouilla Piotr. Désolé...

- Pas de quoi, dit Marga. Elle s'est fait poser une prothèse biocyber. C'était remboursé à cent pour cent par l'armée. On peut dire ce qu'on veut de la vie militaire, mais niveau couverture santé, c'est le top. »

Plusieurs minutes s'écoulèrent, durant lesquelles Lee observa chaque partie du vaisseau, chaque détail de la coque du Bellérophon. Il admira ses réacteurs qui faisaient à eux seuls le quart du vaisseau. Il frissonna en voyant ses nombreux canons à la gueule si large qu'un homme adulte aurait pu se tenir debout à l'intérieur.

« Ne moisissons pas ici, reprit finalement Marga. On rentre. J'ai faim. »

Les quatre membres du groupe un retournèrent au sas et rentrèrent. Une vingtaine de minutes plus tard, ils se retrouvèrent au restaurant collectif. Au menu du jour : poulet et pommes de terre. Une crème glacée au parfum synthétique de fraise faisait office de dessert. Assis au bar, Lee mangeait sans grand appétit. Les pommes de terre n'étaient pas assez cuites et le poulet était trop sec, et servi sans sauce. À sa gauche, Piotr commentait ce qu'il regardait sur l'écran d'holovision qui flottait à une soixantaine de centimètres au-dessus du bar.

« … approuvé l'Initiative de Protection Campbell-Harrison, déclarait le présentateur. Le Conseiller de la Défense estime que le programme créera environ huit mille six cents emplois à travers la Fédération. Il faudra attendre fin avril pour la mise en application de...

- Eh ben ! C'est là que va l'argent de nos jours, grommela Piotr. Comme si on avait besoin de plus de militaires...

- Tu crois qu'ils cherchent des ingénieurs ? demanda soudain Lee.

- Tu veux aller faire l'armée ? Toi ? dit Piotr en se retournant vers lui, les yeux ronds comme des soucoupes.

- Il n'y a pas que toi à vouloir t'en aller d'ici, dit Lee. Et puis, ils ont des organismes de formation de bonne qualité, dans l'armée, non ?

- Oui, peut-être, répondit Piotr sans conviction. Mais enfin, bon... »

Piotr reporta son attention sur sa limonade et la conversation s'arrêta là. Son repas terminé, Lee regagna ses quartiers et se laissa tomber sur son lit. L'écran d'holovision s'alluma automatiquement au-dessus de sa tête. Sans même y prêter attention, Lee l'éteignit d'un geste négligeant du poignet. Il lui restait encore vingt minutes de pause, ce qui était trop court pour piquer un somme et trop long pour rester allongé à ne rien faire. Lee se mit à penser à diverses choses. À son passé, à son présent, à son futur, au fait que la Galaxie était vaste et que les opportunités ne devaient pas y manquer.

S'il avait eu le choix, Lee aurait voulu vivre durant l’Ère de l'Exploration. Il aurait voulu participer à la colonisation d'une planète -même une sans importance. Nul doute qu'on y aurait eu besoin d'un ingénieur, et que cela aurait été autrement plus excitant que de bricoler des outils d'observation d'espace profond. Aujourd'hui, la colonisation était au point d'arrêt, presque tous les deniers publics étant consacrés à la réparation d'après-guerre. Lee était en faveur de cela, du moins en théorie, mais...

Le temps fila alors qu'il réfléchissait à propos de tout et de rien. Lorsque sonna la fin de la pause, Lee n'était pas parvenu à une conclusion définitive. La seule chose dont il était sûr, c'est que la Galaxie Colonisée était vaste... et pleine de possibilités.